107 Mon sabot de Noël II / Sabotul meu de Crăciun II (Émile Nelligan) – Cornéliu Tocan © (36)

| Émile Nelligan par le truchement de Cornéliu Tocan © (36) 107 Mon sabot de Noël II Pour nous, fils errants de Bohème, Ah! que l’Ennui fait Noël blême! Jésus ne descend plus pour nous, Nous avons trop eu de joujoux. Mais c’est mainte affre nouveau-née Dans l’infernale cheminée. Nous avons tant de désespoir Que notre sabot en est noir. Les meurt-de-faim et les artistes N’ont pour tout bien que leurs cœurs tristes. | Émile Nelligan în tălmăcirea lui Cornéliu Tocan © (36) 107 Sabotul meu de Crăciun II Pentru noi, fii rătăcitori ai Boemiei, Ah, cum Plictisul face palid Crăciunul! Iisus nu mai coboară pentru noi, Prea am avut jucărele. Dar sunt multe chinuri nou-născute În infernalul șemineu. Avem atâta disperare Că sabotul nostru a devenit negru. Cei ce mor de foame și artiștii Au ca-ntreagă avere doar inimile lor triste. |
Traducere în vers alb, aspirând la fidelitatea față de original, pentru uzul traducătorilor.
Traduction en vers blancs, aspirant à la fidélité par rapport à l’original, à l’usage des traducteurs.
On a identifié seulement deux traductions de ce poème en deux actes/sections/scènes/volets/tableaux (106 et 107) : Clogswell (anglais) et Tudor (roumain). Les deux sections sont en antithèse et leur traduction devrait en tenir compte. La tonalité du premier tableau est celle d'un Noël joyeux "des marmots", tandis que pour le deuxième on dépeint un Noël "des artistes" tristes et dépressifs. Malgré le baudelarien ennui, le deuxième poème serait d'inspiration verlainienne.
Lemieux souligne le champ lexical religieux (les images de la mythologie de Noel) des deux poèmes. L'abondance (8 mots) dans le premier poème serait même un indice qu'il a été écrit en 1898, "l'année religieuse" de Nelligan. Dans le deuxième poème, il y a cinq mots thématiques (mais il est plus court).
Tudor sous-entend – pour nous (deuxième distique) et nous, fils errants de Bohème (premier distique) – que Nelligan parle de nous, les poètes (Iisus, la noi poeţii, nu își mai face drum) (vers 4) et de Les poètes, aujourd'hui, sont des figures déçues (Poeții, astăzi, sunt figuri dezamăgite) (vers 7), ce qui est légèrement restrictif. Lemieux parle du sabot des artistes (p. 188). En fait, Nelligan lui-même utilise le mot artistes dans le pénultième vers. Cogswell ne fait aucune autre mention. C'est important de considérer par nous des adultes, ce qui change la tonalité de cette deuxième section du poème.
Dans le quatrième vers, joujou signifie jouet en langage enfantin. À première vue, il n'y a pas un tel équivalent en roumain, comme nani au lieu de sommeil. La même conclusion pour l'anglais. Tous les enfants du monde déforment les mots durant leur tendre enfance, mais c'est rare que ces nouveaux termes, obtenus souvent par redoublement, c'est-à-dire par la répétition d'une ou de plusieurs syllabes (ou d'un mot entier), soient consignés en dictionnaires. En français on peut trouver : bébé, bibi, bobo, caca, chienchien, coco, dodo, doudou, foufoune, joujou, lolo, maman, mamie, matante, mimi, mimine, mononcle, nounou, nounours, papa, papi, papy, pépée, pipi, tonton, toutou, zizi. En roumain, on peut avoir: bibi, caca, nani, nene, papa, pipi, tanti.
(liste plus riche à vérifier : aa, bébé, bibi, blabla, bobo, bonbon, boubou, boui-boui, boumboum, caca, cancan, chichi, chouchou, coco, concon, coucou, cracra, crincrin, cucu, dada, dodo, dondon, doudou, flonflon, foufou, froufrou, gaga, glagla, glouglou, gnangnan, gogo, jaja, jojo, joujou, kiki, lolo, loulou, maman, mémé, meuhmeuh, miam miam, mimi, nana, nanan, néné, neuneu, nounou, ouaf ouaf, papa, panpan, pépé, pipi, popo, quinquin, tamtam, tata, tété, teufteuf, titi, toto, tonton, toutou, traintrain, tutu, yéyé, yoyo, youyou, zizi, zozo.)
S'il n'y a pas un tel mot enfantin dans la langue, on peut utiliser un diminutif: jucărea, jucărică, jucărioară. Tudor et Clogswell utilisent jucarii et toys, les deux signifiant jouets, sans aucune nuance de diminutif.
Nous avons trop eu de joujoux.
Ici, il s'agit dune grammaire déficiente.
Trop peut agir comme adverbe (donc de modificateur de verbe, adjectif, adverbe, phrase) ou comme constituant du déterminant trop de (précédant un nom), les deux de nature quantitative (insistance, fréquence, etc.).
Si trop est un adverbe quantitatif, il modifie un verbe à un temps composé (avons eu) et, en étant court et monosyllabique, il doit être placé entre l'auxiliaire et le participe passé (avons trop eu). Toutefois, cette formulation réclame un déterminant indéfini au pluriel (des) pour joujoux (la subordonnée est affirmative).
Donc: Nous avons trop eu des joujoux.
Si trop est une composante du déterminant trop de, alors: 1) il n'est pas décomposable 2) il est invariable 3) il ne doit pas être placé entre l'auxiliaire et le participe du verbe 4) il dessert le nom. En étant invariable, on garde la préposition de même avant un nom au pluriel (joujoux).
Donc: Nous avons eu trop de joujoux.
La place de trop a un effet sur le sens de la phrase. La traduction de Clogswell exprime le sens nous avons eu trop de joujoux: We have had too many toys, my friends (Nous avons eu trop de jouets, mes amis). Tudor, en évoquant la suffisance, reprend la même idée de jouets en trop: Căci jucării destule avut-am pân’ acum (Car nous avons eu assez de jouets jusqu'à présent).
Nelligan n'insiste pas sur la quantité excessive de jouets, mais plutôt sur le nombre excessif de fois; tel qu'indiqué ci-dessus, le deuxième poème reflète la vision des artistes adultes, donc c'est le nombre de fois qui est envisagé comme motivation de l'abandon des cadeaux. Cela veut dire que trop devrait entre interprété comme un adverbe et la traduction devrait s'axer sur la forme (grammaticalement correcte) Nous avons trop eu des joujoux.
En roumain, cela revient à Prea am avut jucărele.
Le distique "Mais c’est mainte affre nouveau-née / Dans l’infernale cheminée." soulève certaines difficultés d'interprétation et de traduction.
 noter que le mot affre a connu la coquille offre pour des éditions couvrant une cinquantaine d'années. Cela a entraîné la colère de Louis Danton, une critique très sévère de la première section (la deuxième devenant dépourvue de sens) et une analyse de la part de Lemieux. Ainsi, ce mot ne doit pas être éludé dans une traduction, au moins à titre de réparation poétique.
Les difficultés viennent, premièrement, à cause de l'usage inhabituel du mot affre au singulier. Dans le passé et de nos jours, ce nom féminin connaît pratiquement seulement la forme pluralia tantum. L'usage au singulier est rare et figure plutôt dans la poésie. Ainsi, selon CNRTL : "des poètes tels que Verhaeren ou St-John Perse vont jusqu'à l'employer au sing."
31. Quel océan, ses cœurs! quel orage, ses nerfs! Quels nœuds de volontés serrés en son mystère! Victorieuse, elle [la ville] absorbe la terre; Vaincue, elle est l'affre de l'univers : Toujours, en son triomphe ou ses défaites, Elle apparaît géante, et son cri et son nom luit, Et la clarté que font secs feux dans la nuit Rayonne au loin, jusqu'aux planètes! É. Verhaeren, Les Villes tentaculaires, 1895, pp. 116-117.
En Bélisle, le lemme est au singulier, mais on spécifie clairement que "ne s'emploie qu'au pluriel". Ainsi, Nelligan déroge, à titre de licence poétique.
Ensuite, le soutenu/littéraire maint signifie de nos jours beaucoup de (Antidote), pouvant être utilisé au singulier ou au pluriel (maint bijoux, maints bijoux = beaucoup de bijoux). Selon Larousse, il y a une nuance sémantique entre le singulier (= plus d'un, plus d'une) et le pluriel (= de nombreux, de nombreuses). CNRTL cite le Dictionnaire de l'Académie 1694-1878, avec seulement la forme au singulier, dont celle féminine étant plus tardive : "maint, mainte, sing. « plus d'un » : maint homme (1694-1878), mainte femme (1835-1878)"; par contre, l'édition 1935 évoque les deux nombres : "sing. « plus d'un », plur. « beaucoup de » : mainte occasion mais maintes gens."
s. maint [mɛ̃]
m. pl. maints
f. s. mainte [mɛ̃t]
f. pl. maintes
Nouveau-née doit être interprété comme adjectif, pas comme nom, tout en remarquant la forme masculine nouveau même pour les déclinaisons féminines.
m. s. nouveau-né [nuvone]
m. pl. nouveau-nés
f. s. nouveau-née
f. pl. nouveau-nées
Tudor utilise le nom, tandis que Clogswell fait un usage à forte allure adjectivale. Lemieux évoque à plusieurs reprises nouveau-né comme nom. Mais par la forme féminine on ne désigne pas une pouponne; on fait simplement un accord grammatical. À l'époque ultrareligieuse de 1898, le divin enfant, à l'image de Jésus, dont fait référence Lemieux, n'aurait pu être qu'un poupon.
Dans ce groupe nominal, le nom féminin au singulier affre est le donneur d'accord pour le déterminant mainte et pour l'adjectif nouveau-née. Le sens "plus d'une" de mainte semble contradictoire avec le singulier affre, mais on devrait interpréter comme " il y a plus d'une angoisse qui vient de naître ".
Cogswell traduit par: "We have too much new-born grief to put / In our fire-place's infernal soot." (Nous avons trop de chagrin nouveau-né à mettre / Dans la suie infernale de notre foyer.), tandis que Tudor : "Și, pentru nou-născutul, ar fi un mare chin / Să vadă infernul din al nostru cămin." (Et, pour le nouveau-né, ce serait un grand tourment / De voir l'enfer de notre cheminée | du notre foyer).
Nous avons tant de désespoir
Que notre sabot en est noir.
Le pronom relatif en fait référence au vers antérieur. Le sabot des artistes est noir à cause de ce qui se passe dans le vers antérieur, à cause du désespoir. Bref, le sabot est devenu noir pour ladite raison.
Le titre, "Sabot de Noel", pourrait être traduit en roumain par „Ciorapul / ciorăpelul meu de Crăciun”, „Gheata / ghetuța mea de Crăciun” sau „Șoseta / șosetuța mea de Crăciun”. Même en français, il y a plusieurs alternatives:
chaussette de Noël n. f.
sabot de Noël n. m.
soulier de Noël n. m.
chausson de Noël n. m.
botte de Noël n. f.
Mais Nelligan a choisi la variante avec le sabot. Lemieux dit que le bas est le substitut moderne de l'ancien sabot. « Le Petit Journal. Supplément du dimanche », paru en 1911, donc à seulement 13 ans après l'écriture du poème (1898, mais sujet controversé!), raconte la légende de cette tradition, datant du XIIe siècle. Les petits sabots (en bois) étaient accrochés dans l'âtre de la cheminée (il y avait un crochet métallique dedans, soutenant le chaudron) pour les sécher d’humidité. L'action se passe dans un pays imaginaire du Nord et les sabots représentaient la coutume de cette contrée-là, du XIIe siècle ou antérieurement.
"Autrefois les enfants suspendaient un de leurs bas de laine à la cheminée ou au pied de leur lit dans l'espoir que l'Enfant Jésus, Saint-Nicolas ou le père Noël y dépose des présents. En France, ce n'est pas un bas, ni une chaussette, mais plutôt un sabot ou un soulier que les enfants plaçaient près du lit ou de la cheminée."
https://www.oqlf.gouv.qc.ca/ressources/bibliotheque/dictionnaires/terminologie_noel/bas_noel.html
Dans le poème, on fait référence au bas de Noel, tandis que dans le titre on évoque le sabot (pas le soulier, le chausson ou la botte). Le sabot était populaire au Québec en 1870 et même au début du XXe siècle. Il a été remplacé par les bottes en caoutchouc et vers 1926 était déjà une rareté ou un souvenir de jeunesse.
https://id.erudit.org/iderudit/7492a
Peu importe si le sabot était connu ou utilisé en Roumanie et peu importe à quelle époque. L'intention de la traduction n'est pas d'immerger le lecteur roumanophone dans une atmosphère de Noël selon la tradition et les coutumes roumaines; bien au contraire, on veut fait vivre à ce lecteur un Noël québécois. La traduction du titre en roumain ne devrait pas chercher des équivalents dans la coutume roumaine. Cette situation est d'autant plus évidente si l'on traduit le poème dans une langue appartenant à une culture qui ne fête pas le Noël, donc sans aucune tradition à cet effet. Ce serait donc une erreur de contourner le mot roumain sabot, qui signifie la même chose que le mot français.
Clogswell utilise clog (= sabot) et hat (= chapeau).
Publicat în Ponts culturels Québec-Roumanie
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Etichete: revista-timpul-quebec, Québec, traduction, poésie, poème, français, roumain, traducere, franceză, poet, poezie, traducâtor, poem, scriitor, ilustrator, Ponts culturels QRM, română, UNEQ, ASLRQ, redactor, TWUC, QWF, IWA, ASRAN, Émile Nelligan, Orice reproducere este strict interzisă!, Toute reproduction est strictement interdite!, Proiect cultural „Integrala Émille Nelligan în română” sub îngrijirea scriitorului Cornéliu Tocan, Projet culturel « L’Intégrale Émile Nelligan en roumain » soigné par l’écrivain Cornéliu Tocan
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